Vivre des métiers de l’écriture sur Internet est-il devenu un luxe ?

Les offres de missions proposées aux rédacteurs Web qui s’égrainent sur Internet donnent le ton : un papier de 1500 à 3000 caractères est payé aux alentours de 50 euros, parfois même 20 euros… TTC. Est-ce que ces offres continuent d’avoir un sens ? Rédacteur pour le Web, un nouveau métier, à l’avenir déjà compromis ?

La « valeur intrinsèque » de l’écriture n’existe plus sur le Web

Des portails d’information se lancent dans un concept nouveau : offrir à des experts en écriture de produire des papiers sur leur passion pour le plaisir, d’être publiés en ligne, de devenir célèbres sur le Web via leurs écrits, à défaut de recevoir une quelconque rémunération pour leur travail d’investigation. D’autres sites offrent cette possibilité à des amateurs, qui ont des idées, des passions mais pas de méthode rédactionnelle. Une équipe de journalistes étant chargée en sous-marin de corriger les papiers avant publication sur ledit site. Enfin, le journalisme d’investigation commence à être financé par le mécénat. Dernièrement, Le Monde s’est fait l’écho de l’initiative menée par un de couple milliardaires, Herbert et Marion Sandler, qui ont lancé aux Etats-Unis Propublica.org, un portail d’informations rédigées par des journalistes professionnels, entièrement financé par le mécénat. Selon le président de Propublica.org : « Les enquêtes d’investigation (…) étaient importantes pour les annonceurs, qui souhaitaient associer leur marque à un média haut-de-gamme. L’essor d’Internet a détruit ce modèle en rendant l’information disponible gratuitement. La majorité des enquêtes réalisées aujourd’hui le sont encore par les grands médias, comme les quotidiens, mais ils en font moins. Nous voulons remédier à ce manque. Aux Etats-Unis, le mécénat subventionne des musées, des orchestres, des ballets, des universités. Pourquoi pas la presse ? »

La mutation de l’écriture jusque dans la littérature classique…

Car l’écriture est en profonde mutation. Les grands écrivains eux aussi, ne sont plus de mode et ne font plus recette. Comme le soulignait déjà fort justement le visionnaire Jean d’Ormesson que j’apprécie tant (ceux qui me suivent sur ce blog l’auront remarqué !), dans un de ses derniers romans « C’était bien » paru en 2003 – date à laquelle le Web 2.0 était dans les choux ! – il est devenu l’un des derniers, ou « le dernier » auteur à écrire de manière académique. Déjà, cette remarque m’avait frappée parce qu’elle sonnait juste. Après lui, qui ? Qui pour prendre le relais ? Personne. Plus personne ne veut écrire pour le grand public, vous, moi, pour le plaisir et pour la beauté du texte, à ce niveau de perfection. Avant d’Ormesson, il y a eu d’Aurvilly, Chateaubriand, Balzac, Zola, Dostoïevsky, Tolstoï, Maupassant, Baudelaire, Thomas Mann, Flaubert, de Nerval, Gogol, Pouchkine, Tourgueniev, Vallès, Cronin, du Maurier, Stendhal, Voltaire… des noms qui me passent par la tête, impossible de les citer tous…. Tous à la trappe avec les nouveaux codes rédactionnels de notre société.

Ah, gratuité de l’information, que j’aime ta couleur « gratuite »

C’est le Web 2.0 qui a accéléré le processus de gratuité d’information pour tous. Déjà, en presse papier, 20 Minutes, Métro, et d’autres enseignes, qui délivrent depuis plusieurs années de l’information gratuite, habituent le lecteur à engloutir une information pré-mâchée. Sur le Web, le lecteur est devenu acteur de l’information qu’il met en scène via l’écriture ou l’image. Je mets volontairement de côté l’image pour le moment. Désormais, écrire n’est plus considéré comme un art, un métier, avec une valeur intrinsèque. Pourquoi payer quand on peut avoir dans la seconde « l’actu » gratuite partout dans le monde ? On peut écrire tout et n’importe quoi et sur n’importe quel sujet, être lu par le monde entier et c’est formidable, oui. Nous sommes dans la « génération spontanée » de l’écriture, comme aurait pu conclure Diderot. L’exemple de Twitter est caractéristique. Une nouvelle façon de communiquer entre les internautes : « regarde ce que j’écris là bas, c’est intéressant ». « Regarde ce que untel a publié ici, c’est pas mal non plus ». « Oui, je jette un oeil… mais j’ai 140 000 tweets aussi palpitants que les tiens à consulter ». « Ce sera pour plus tard ! » Et pourtant, on trouve de bonnes infos parfois via Twitter et ça fait plaisir ! Mais la plupart du temps, nous ne faisons que disséquer d’un oeil avisé et pointu ce qu’on nous envoie, des centaines de papiers passent sous notre nez sans qu’on y daigne lever les yeux. Dans cet exercice de style, ce sont les titres ou les chapô comme on dit en jargon journalistique, qui tirent leur épingle du jeu.

Attention à l’indigestion

Réactivité, continuité ne sont-elles pas incompatibles avec rigueur de raisonnement, cheminement intellectuel, temps de réflexion ? Il y a beaucoup d’informations spécialisées sur le Web, c’est vrai, des avis d’experts (encore un jargon journalistique). Un métier est mis à rude épreuve avec le modèle économique qui le sous-tendait : l’écriture. Et comme chacun y va de sa patte, gratuite, il y a des tonnes d’informations à brasser ! Peut être trop d’ailleurs… comme le font remarquer ceux qui ont du bon sens, et même certains confrères spécialistes du Web, branchés 24 heures sur 24 sur Internet, qui avouent eux aussi ne plus savoir où donner de la tête dans ce magma d’informations. Attention à l’indigestion…

Moi-même, qui écris sur ce blog, après tout, est-ce que je fais mieux que les autres ? Pas forcément. Je ne peux que constater le mépris pour une écriture structurée payée honnêtement, et mon blog sert à l’exprimer. Pour combien de temps ?

Le 10 octobre 2011 : depuis la rédaction de cet article, l’association Communication & Entreprise Paris (ex UJJEF) à laquelle j’adhère, a mis au point un guide de la relation de travail rédacteur-consultant indépendant/agence-entreprise, qui promeut des bonnes pratiques dans les métiers de la rédaction, pour que chacun y trouve son compte. Ce guide est le fruit d’une collaboration efficace entre des représentants de chaque partie. Je vous propose un résumé des grandes lignes dans un papier du 3 octobre 2011.


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8 réflexions au sujet de « Vivre des métiers de l’écriture sur Internet est-il devenu un luxe ? »

  1. Bonjour Laurence,
    Je te trouve un peu sévère pour la liberté d’expression sur le Web. Ne serait-on plus habilité à s’exprimer parce que nous ne serions pas experts de l’écriture ?
    Néanmoins, je te rejoins sur la problématique générale du billet et le souci de la gratuité de l’information.
    Pourtant, dans mon cas, en tant que lectrice assidue qui m’interroge beaucoup sur les mutations politiques, économiques et sociales actuelles, j’associe la lecture de certains bloggeurs « vigilants » à celle de quelques titres de presse auxquels je suis abonnée.
    A côté de cela, il est vrai que j’ai totalement laissé tomber les médias traditionnels : télé d’abord et depuis longtemps, puis presse, enfin quasiment la radio si j’excepte quelques émissions d’investigation que j’ai encore le plaisir de pouvoir écouter en différé (gratuitement).

  2. Bonjour Céline et merci pour ta participation sur ce billet.

    Suis-je réellement sévère ? J’ai pas mal réfléchi avant d’écrire ce papier. D’ailleurs tu es la première à réagir et j’en suis heureuse car ce billet a un certain succès de lecture, mais personne depuis une semaine n’y avait encore apporté sa contribution.
    Il y a un double effet avec le Web : la démocratisation de l’accès à l’information et le contenu en lui même de l’information. Le problème pour moi n’est pas tant qu’on doive ou pas avoir une plume pour écrire, surtout s’il s’agit d’écrits personnels sur les blogs qui rencontrent ou pas des lecteurs et qui donnent du plaisir et à l’écriture et à la lecture, mais plutôt l’écrit professionnel.
    Je fais partie d’une communauté hub sur viadeo, rédactrices, rédacteurs, pigistes,
    où justement, la baisse de la valeur marchande rattachée à la production rédactionnelle est au coeur des débats. Et c’est réellement un sujet qui pose problème pour les professionnels de l’écriture. Pourquoi la valeur marchande de l’écriture a baissé ? Parce qu’on pense que c’est facile d’écrire. Et pourquoi pense-t-on que c’est facile d’écrire ? Parce que tout le monde produit, que ce soit pour soi, ses copains, ou pour des supports professionnels, et on ne fait plus la différence, en quelque sorte. Et pourquoi ne fait-on plus la différence ? Parce qu’Internet a ouvert les vannes de l’information.
    Ce qui m’a frappé c’est que même des amis qui travaillent dans le Web m’ont dit sincèrement : on ne sait plus où regarder, il y a tellement d’informations ! Et il faut prendre le temps ! Mais je suis d’accord pour dire qu’on n’arrêtera pas le mouvement.
    Personnellement cela fait longtemps, 15 ans peut être… que je ne regarde plus le journal de 20H. Mais je regarde dès que je peux celui de 13H.
    Je suis une abonnée fidèle d’un quotidien national et j’adore prendre mon petit déjeuner avec le journal déplié sur la table qui prend toute la place. Pour le reste, je suis comme nous tous, je vais sur le Web ! Et je trouve pas mal d’infos intéressantes. Mais ça demande du temps, je trouve, trop d’ailleurs…

  3. Bonjour Laurence,

    Je comprends tout à fait ton article et le « coup de gueule » qu’on peut ressentir 🙂
    Trop d’information, c’est clair, en tout cas pour moi oui ! On trouve tout sur internet et chacun peut devenir journaliste d’une journée, pour preuve les twitt qu’on peut voir lors de gros évènements où tout le monde y va de son scoop.
    L’écriture est alors reléguée au second plan, mais je dirai que le web a accéléré une tendance qui commençait déjà à tendre, notamment avec l’écriture sms ou le fait qu’il n’est pas « grave » de faire des fautes de français (aussi bien à l’oral pendant le journal TV qu’à l’écrit…).
    Bref, le métier de la rédaction web va être difficile à défendre… Surtout lorsqu’on voit les tarifs demandés parfois. Je suis inscrite sur quelques sites qui vendent des missions mais je n’y réponds pas depuis longtemps quand je vois que les prix pratiqués par les clients sont de 20 euros pour un feuillet ou pour 1000 mots même.

    Courage !

  4. Entièrement d’accord avec cette analyse.
    Je souligne au passage que je connais un site Canadien qui essaie de promouvoir via le net des auteurs. De la même veine que Balzac ou D’Ormesson ? Je l’ignore, je n’ai rien lu.
    Cela s’appelle Editions Dédicaces dont le forum s’appelle Mille Poètes.

    Ce site a débuté à faire éditer des poètes ainsi que des écrivains qui petit à petit sont sortis de l’anonymat, et du club restreint de ce que le Web peut offrir comme talent d’écriture.
    Quant à la pérennité d’une telle entreprise, je ne puis que constater qu’elle perdure. Et j’en suis heureuse pour les auteurs.

    Je ne sais si dans ce lot il existe des auteurs de la veine de nos grands auteurs classiques qui auront également dans ma bibliothèque une excellente place.

    1. Bonjour Filamots et bienvenue sur ce blog. J’aime beaucoup ce pseudo, plein de promesses de mots. J’irai bien faire un tour sur le site dont tu parles, des initiatives comme celles-ci permettent aux petits ruisseaux de faire de grande rivière…

  5. Bonjour Laurence et merci pour ta réponse.
    Je reviens assez tardivement sur ces échanges, la vie réelle m’ayant rattrapée 🙂 Et puis comme j’écris de temps à autre, il faut prendre le temps pour le plaisir bien entendu.

    Quant à ce que je viens de relire ci-dessus, il est vrai qu’internet prend beaucoup de temps. Comme je suis curieuse, je me disperse, je vais de ci de là, et puis ensuite je me dois de trier.
    Je suis de la génération, où l’informatique s’est installée et je l’ai vu grandir et prendre cette place si importante dans notre vie quotidienne.
    Les sms, j’utilise pas, mon téléphone portable coûte trop cher, j’en ai un pour les déplacements importants ou seule.
    La télé, je la regarde, mais bien souvent cela devient lassant, et je coupe sauf s’il y a des programmes culturels, documentaires. J’avoue être fan de cinéma et de séries.
    La télévision est entrée dans notre foyer chez mes parents j’avais 10 ans en 1960. C’était un grand luxe.
    Aujourd’hui nous nous écrivons par mail, oubliant le courrier écrit.

    Les temps changent, et il est vrai que l’information circule vite. Je ne suis pas inscrite chez Twitter, bien chez facebook, pour rester en contact avec mes petits-enfants et mes enfants à l’étranger. C’est disons le meilleur outil, avec la messagerie instantanée via webcam. Une belle découverte pour anéantir les distances.

    Je rejoins un autre avis qui dit que internet prend beaucoup de temps hélas !
    Amicalement.

  6. Bonjour,
    Je voudrais très vivement répondre à ce message, car j’ai vu un nombre impressionnant de profession se dévaluer depuis la venu d’internet. Pour moi, il est clair qu’internet à des avantages car il est un outil, pour autant, croire que l’on peut gagner sa vie avec internet est un leurre que je considère dangereux. J’ai pris conscience de mon affection pour l’écriture depuis 1 an maintenant et mon parcours est semé d’embuche, alors un peut « comme tout le monde », je me suis rabattu sur internet pour rendre visible mes textes et autres billets. La réalité est bien en train de me rattraper quand je vois que certains propriétaire de site n’hésitent pas à faire rédiger des textes gratuitement pour l’animation de ceux-ci. La dévaluation de ce travail prend de la vitesse et c’est inquiétant. Je pense donc que les rédacteurs et autres professionnels de l’écriture ne doivent pas participer à ce jeu pervers, internet n’est pas une fin en soi, d’autre moyen peuvent être utilisés, 20€ pour 3 000 caractères est une insulte et une humiliation. La rédaction web doit absolument être réglementé si nous ne voulons pas voir arriver une nouvelle forme d’esclavage.

    A bientôt

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